Noces

par Nathalie Azoulai

 

Quel joli mot que le mot de noces au pluriel généreux, qui, entre autres choses, semble toujours abriter une noce au singulier avec son cortège de visions désuètes, bucoliques, conviviales, champêtres, ensoleillées, de celles qui nous font quitter l’époque, nous transportent loin de tous les mariages qu’ils soient décidés ou forcés, d’amour ou de raison, pour tous ou non, et oublier l’institution au profit d’une suspension rêveuse, fastueuse, bienheureuse. Car à la noce, certes on s’unit mais avant tout, on se réjouit, on danse et on festoie. Bref de se marier on ose y faire fête, comme le déplore Armande, l’une des femmes savantes et résolument célibataires de Molière. Oui, à la différence du mariage, les noces libèrent l’essence d’une fête comme la vie n’en recueille que rarement, peuplée de familles unies, d’amis sincères, de visages radieux, de rires, d’ivresse, de musique, de robes qui tournent, de balancelles badines, de brises légères et de senteurs printanières. Mais à cette suspension, à ce rêve, encore moins que la vie, ni la littérature ni le théâtre ne concèdent strictement jamais parce qu’il est bien connu que les mariages heureux n’ont pas d’histoires et quand bien même en auraient-ils qu’il leur manquerait le nerf de la guerre. De cette guerre larvée ou non qui attire notre œil, notre oreille et fonde notre avidité de spectateur. Au théâtre, nous préférons de loin les noces où soudain le tempo de la danse ralentit, la blancheur s’obscurcit, où l’ivoire s’entache de rouge sang, où la griserie pique du nez et où la fatigue monte inexorablement. L’immense fatigue de l’âme au matin de la fête finie et de l’amour trahi.  Des noces shakespeariennes, tchékoviennes, des mariages sanglants, où s’invitent des noceurs infidèles, excessifs, grotesques, débauchés, cyniques, des créatures revenues de tout et prêtes à  renverser la table, emporter la mariée, révéler des secrets, qui nous feraient risquer leur presque paronymie avec la noirceur, une noirceur d’autant plus noire ce jour-là qu’elle tranche avec le nuancier blanc de l’innocence mais qui, en d’autres circonstances, se piquerait de vérité. Oui, souvent sur scène, les noces telles de grandes fleurs candides se détournent du jour et du soleil pour, et bien que l’étymologie n’en dise rien, confondre leurs ombres avec celles d’une nox profonde et tumultueuse où l’amour n’est ni sain ni sauf ni même réellement présent à la table des convives.  De cette nuit-là, on perçoit peu à peu les cris, les chuchotements, les monologues désolés des époux, les sanglots, les regrets, et, telle une basse continue, l’infini lamento du désenchantement. 

Alors oui, décidément, quel bien joli mot que le mot de noces avec son cortège de matières dont la valeur augmenterait avec celles des années, passant du coton à l’or, en l’espace de cinquante ans, qui nous ferait volontiers croire à la solidité grandissante d’un lien et d’une fête inaltérable. Parions qu’avec lui et une fois encore, la langue souvent prompte aux substitutions et aux tours de magie, tente d’enjoliver la vocation du mariage mais que, si précieuses les noces soient-elles, elles risquent comme lui à tout instant d’être mises en pièces. 

Nathalie Azoulai

Préface de NOCES, éditions L’avant-scène théâtre, 2019

 

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JEUDI 10 JANVIER - VENDREDI 11 JANVIER - SAMEDI 12 JANVIER
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